En 2016, les services de police et de gendarmerie français ont enregistré moins de 5 faits de soumission chimique en vue d'un viol ou d'une agression sexuelle. En 2024, ils en ont enregistré 327.
Personne ne pense sérieusement que le phénomène a été multiplié par soixante-cinq en huit ans. Ce que mesure cette courbe, c'est d'abord la création d'une case dans laquelle ranger les faits : le délit d'administration de substance à l'insu d'une personne en vue d'un viol ou d'une agression sexuelle n'existe dans le code pénal (article 222-30-1) que depuis la loi du 3 août 2018. Avant, il n'y avait presque rien à compter parce qu'il n'y avait rien pour compter.
C'est le point de départ de cet article : en France, en 2026, il n'existe pas de statistique publique fiable, récente et directement lisible sur la soumission chimique. Il existe des sources sérieuses, mais elles mesurent des choses différentes, avec des retards importants, et aucune ne prétend approcher la réalité du phénomène.
1. Trois sources, trois objets différents
L'enquête nationale d'addictovigilance (ANSM)
C'est la source la plus riche. Depuis juillet 2003, l'Agence nationale de sécurité du médicament confie au Centre d'Addictovigilance de Paris une enquête annuelle prospective sur la soumission chimique, alimentée par les laboratoires de toxicologie, la médecine légale, les urgences, les centres antipoison, la police et la gendarmerie.
Elle distingue trois catégories, ce qui est essentiel pour lire les chiffres :
- Soumission chimique (SC) : administration d'une substance psychoactive à l'insu de la victime ou sous la menace, à des fins criminelles ou délictuelles.
- Vulnérabilité chimique (VC) : état de fragilité induit par une consommation volontaire de substances, exploité par un agresseur.
- L'ensemble forme les agressions facilitées par les substances (AFS).
Un cas n'est classé « soumission chimique vraisemblable » que si trois critères sont réunis simultanément : une agression documentée par une plainte ou un témoignage, l'identification analytique d'une substance étrangère aux traitements et consommations habituelles de la victime, et une cohérence clinique et chronologique avec la pharmacologie de cette substance. Dès qu'un seul de ces critères est incomplet, le cas bascule en « soumission chimique possible ».
Résultats 2024, publiés le 10 juillet 2026 :
| 2022 | 2023 | 2024 | |
|---|---|---|---|
| Signalements suspects d'AFS | 1 229 | 1 056 | 1 377 |
| Soumissions chimiques vraisemblables | 97 | 104 | 140 |
| Soumissions chimiques possibles | — | 647 | 905 |
| Vulnérabilités chimiques | — | 305 | 332 |
L'année 2024 marque une hausse de 30,4 % des signalements par rapport à 2023. Le rapport lui-même met ce chiffre en perspective avec trois événements de l'année : le lancement de la mission gouvernementale sur la soumission chimique (9 avril 2024), l'ouverture du procès des viols de Mazan (2 septembre 2024) et la création du Centre de Référence sur les Agressions Facilitées par les Substances, le CRAFS (15 octobre 2024).
Autrement dit : cette courbe mesure au moins autant la libération de la parole et l'amélioration du recueil que le phénomène lui-même. Les auteurs de l'enquête ne s'en cachent pas. C'est une donnée de signalement, pas une donnée d'incidence.
Un indice supplémentaire de ce décalage : en 2024, 16,4 % des cas signalés portaient sur des faits anciens — contre 7,1 % en 2023 et 5,3 % en 2022 — certains remontant jusqu'à 1974.
Les données police-gendarmerie
Elles comptent des procédures, pas des victimes : 327 faits enregistrés en 2024 au titre de l'article 222-30-1. Le rapport parlementaire de mai 2025 qualifie ces chiffres d'estimation infinitésimale des situations réelles. Pour 2023, on dénombrait 127 personnes mises en cause et 62 procédures poursuivies.
Il faut ajouter que la soumission chimique ne figure pas parmi les indicateurs principaux publiés en routine par le service statistique du ministère de l'Intérieur (SSMSI). Il n'existe pas de tableau de bord annuel dédié, comparable à ce qui existe pour les cambriolages ou les violences conjugales.
Les enquêtes de victimation
C'est l'outil qui permettrait normalement d'estimer le « chiffre noir », c'est-à-dire les faits jamais déclarés. Il n'en existe pas de dédiée à la soumission chimique. La recommandation n° 43 du rapport parlementaire de 2025 demande précisément de compléter les outils de suivi existants en distinguant soumission et vulnérabilité chimiques dans les enquêtes nationales sur les violences. Cette recommandation, à ce jour, reste à mettre en œuvre.
On lit fréquemment qu'une victime sur dix seulement porte plainte. Cette estimation, relayée par plusieurs services de l'État et attribuée à l'Observatoire national des violences faites aux femmes, circule sans note méthodologique publique accessible. Nous la citons pour ce qu'elle est : un ordre de grandeur, pas une mesure.
2. Le problème du délai
C'est peut-être le point le plus concret, et le plus facile à vérifier. Voici les dates de publication des résultats de l'enquête nationale sur la soumission chimique, telles qu'elles figurent sur le site de l'ANSM :
| Année étudiée | Date de publication | Délai |
|---|---|---|
| 2017 | 12 mars 2019 | ~14 mois |
| 2018 | 29 juin 2020 | ~18 mois |
| 2019 | 19 avril 2021 | ~16 mois |
| 2020 | 5 décembre 2022 | ~23 mois |
| 2021 | 3 juillet 2023 | ~18 mois |
| 2022 | 6 septembre 2024 | ~20 mois |
| 2023 | 24 novembre 2025 | ~23 mois |
| 2024 | 10 juillet 2026 | ~18 mois |
Au moment où nous écrivons ces lignes, en août 2026, les données les plus récentes disponibles portent sur l'année 2024, et elles ne sont publiques que depuis quelques semaines. Les chiffres 2025 ne sortiront vraisemblablement pas avant 2027.
Ce n'est pas un reproche adressé aux équipes qui produisent ce travail : consolider des données toxicologiques, judiciaires et cliniques anonymisées sur tout le territoire prend du temps, et l'enquête repose sur des moyens limités. Mais il faut en tirer la conséquence : toute campagne de prévention, tout débat public, toute décision politique menée en 2026 s'appuie sur une photographie de la situation de 2024.
3. Pourquoi la sous-estimation est structurelle
Quatre obstacles se cumulent, et aucun n'est marginal.
L'amnésie. Près de deux victimes sur trois recensées dans les cas vraisemblables de 2024 (94 cas sur 140) rapportent une amnésie des faits. Une victime qui ne se souvient pas ne signale pas, ou signale tard, et mal.
L'élimination rapide des substances. Les molécules utilisées disparaissent de l'organisme en quelques heures à quelques jours. Passé trois à cinq jours, une analyse sanguine ou urinaire peut être totalement négative alors que les faits ont bien eu lieu. Il reste la recherche capillaire, plus lourde et moins accessible.
Le coût et l'accès aux analyses. Jusqu'au 1er janvier 2026, les analyses toxicologiques n'étaient pas remboursées, et leur réalisation était en pratique liée au dépôt de plainte. Une victime qui hésitait à porter plainte perdait mécaniquement les preuves.
La qualification pénale. Le délit se prescrit par six ans. Quand les faits sont anciens — et ils le sont dans une part croissante des signalements — la porte judiciaire est parfois déjà fermée.
4. Ce que les chiffres disent quand même
Le manque de statistiques ne signifie pas l'absence de connaissance. L'enquête 2024 dessine un portrait qui contredit assez frontalement l'imaginaire collectif de la « drogue du violeur versée dans un verre en boîte de nuit ».
Sur les 140 cas de soumission chimique vraisemblables de 2024 :
- 85,7 % des victimes sont des femmes, âgées de 1 an à 69 ans, avec un âge médian de 24 ans. On compte 36 mineurs, dont 24 enfants de moins de 15 ans.
- L'agression sexuelle est l'infraction principale (112 cas), suivie des violences physiques, des maltraitances chimiques et des vols.
- L'administration a lieu dans un contexte privé dans 53,6 % des cas renseignés, et l'auteur est connu de la victime dans 75,7 % des cas renseignés. Chez les enfants de moins de 15 ans, l'agresseur est un proche dans 13 cas sur 15.
- Les médicaments sédatifs représentent 59,6 % des substances mentionnées (bromazépam, hydroxyzine, zopiclone, tramadol en tête). Les substances non médicamenteuses comptent pour 40,4 %, avec les stimulants en tête. Toutes substances confondues, la MDMA reste pour la quatrième année consécutive le premier agent de soumission chimique.
- Chez les adultes, la boisson alcoolisée est le principal vecteur suspecté (44,8 %). Boissons non alcoolisées, aliments et joints sont également retrouvés. Dans 15 cas, il n'y a eu aucun vecteur : prise forcée ou leurre.
Sur l'ensemble des AFS de 2024, en revanche, la sphère festive redevient majoritaire (56,5 % des cas renseignés) — parce que cet ensemble est dominé par les vulnérabilités chimiques, liées à une consommation volontaire d'alcool ou de cannabis.
Ces deux réalités coexistent, et c'est précisément ce que des chiffres agrégés font disparaître. La soumission chimique documentée est majoritairement domestique et familière. La vulnérabilité chimique est majoritairement festive. Les confondre conduit à des messages de prévention qui ratent la moitié des situations.
5. Ce qui a bougé depuis 2025
Il serait malhonnête de présenter ce dossier comme immobile. Trois avancées concrètes :
Le rapport parlementaire du 12 mai 2025. Remis au gouvernement par la députée Sandrine Josso et la sénatrice Véronique Guillotin après plus de cent auditions, ce document de 230 pages formule 50 recommandations, dont 15 jugées prioritaires. Il constitue à ce jour l'état des lieux le plus complet disponible en France.
Le CRAFS. Créé le 15 octobre 2024, le Centre de Référence sur les Agressions Facilitées par les Substances est un dispositif national de téléconseil spécialisé, joignable au 01 40 05 42 70 et sur lecrafs.com.
Le remboursement des analyses sans plainte. Le décret n° 2025-1208 du 11 décembre 2025 a lancé, au 1er janvier 2026, une expérimentation de trois ans : les analyses biologiques de détection d'une soumission chimique sont prises en charge par l'Assurance maladie sans dépôt de plainte préalable, en Île-de-France, Hauts-de-France et Pays de la Loire (extension annoncée en Guadeloupe). Les prélèvements sont adressés à trois laboratoires référents : CHU de Lille, CHU de Nantes et CHU Raymond-Poincaré à Garches.
Cette dernière mesure aura un effet mécanique sur les statistiques futures : en levant un frein d'accès, elle va faire monter le nombre de cas documentés. Encore une fois, la hausse à venir ne devra pas être lue comme une aggravation du phénomène.
6. Ce qu'il faudrait pour avoir de vrais chiffres
Quatre conditions, dont trois figurent déjà dans les recommandations du rapport de 2025 :
- Distinguer systématiquement soumission et vulnérabilité chimiques dans les enquêtes nationales sur les violences, pour cesser de mélanger deux modes opératoires distincts.
- Créer une enquête de victimation dédiée, seule méthode permettant d'estimer les faits non déclarés.
- Publier un indicateur annuel dédié par le service statistique du ministère de l'Intérieur, avec une nomenclature stable dans le temps.
- Réduire le délai de publication de l'enquête d'addictovigilance, ce qui suppose des moyens supplémentaires pour le centre coordonnateur.
Tant que ces conditions ne sont pas réunies, toute personne qui cite « les chiffres de la soumission chimique en France » cite en réalité un indicateur de signalement vieux de dix-huit mois à deux ans.
Notre position, en toute transparence
Cuplock vend une protection physique de verre. Il serait facile, sur un sujet pareil, d'aligner des chiffres alarmants pour vendre un produit. Nous préférons être clairs sur deux points.
Premièrement, aucune donnée publique ne mesure l'efficacité des couvre-verres. Il n'existe, à notre connaissance, aucune étude française évaluant leur impact sur le nombre d'agressions. Nous ne pouvons donc pas affirmer qu'un couvre-verre « protège » au sens statistique du terme. C'est une barrière physique qui rend un geste plus difficile et plus visible : ni plus, ni moins.
Deuxièmement, un couvre-verre n'est pas un test de détection. Le rapport parlementaire de 2025 est explicite sur ce point et met en garde contre les kits de détection autonomes vendus librement, en rappelant qu'« il ne peut exister que des kits de prélèvements biologiques, et non de détection ». Nous partageons cette réserve : aucun dispositif grand public ne permet aujourd'hui de savoir de façon fiable si un verre a été altéré. Un produit qui prétendrait le contraire vous vendrait une fausse sécurité, ce qui est pire que rien.
Si vous pensez avoir été victime de soumission chimique, le CRAFS répond au 01 40 05 42 70 (lundi-vendredi, 9h-13h et 14h-18h). En urgence, composez le 17, ou envoyez un SMS au 114 si vous ne pouvez pas parler. Le 3919 est joignable pour les violences faites aux femmes.
Toutes les données citées ont été vérifiées le 5 août 2026. Les chiffres de l'année 2025 n'étaient pas publiés à cette date.